| I.
La finalité |
| |
Dans la perspective de l'éducation jésuite, la pédagogie
est à la fois un moyen et une partie d'un ambitieux
projet de formation de personnalités.
Les collèges ont été mis en place
pour former des acteurs efficaces de transformation de la société
(X. Rousseaux, "Les collèges, instruments culturels
pour un temps de crise ?" dans Ph. Bacq et alii, Les collèges
jésuites d'hier à demain. Bruxelles, Lumen Vitae, 1994,
pp. 59-73). Dans le langage théologique des formateurs,
il s'agissait de permettre à chacun de concevoir sa place dans
la création et d'uvrer à son avènement, à
son développement, à sa bonne orientation et, finalement,
à son salut.
Dans cette optique, être apte à s'engager
profondément au service de la société était
jugé très important à l'époque de la création
des collèges. Cette importance découlait directement de
ce qui fait le cur de la spiritualité jésuite: les
exercices spirituels. Les pratiquer, c'est chercher à orienter
sa vie "vers la fin pour laquelle l'homme est créé"
: louer et respecter le Dieu Créateur, c'est-à-dire se mettre
au service de la création, s'engager pour une société
meilleure, plus juste, plus fraternelle et de participer ainsi à
l'uvre rédemptrice de Dieu.
Le terme de finalité est capital pour comprendre
l'éducation jésuite. Le "règlement des études"
(ratio studiorum) qui constitue la synthèse du dispositif d'éducation
jésuite, élaborée en1599, est très hiérarchisé:
les apprentissages s'intègrent dans des objectifs pédagogiques,
les objectifs sont ordonnés à la formation de la personne
dans toutes ses dimensions et cette formation elle-même veut aider
chacun à "ordonner sa vie",c'est-à-dire à
l'organiser de telle façon qu'elle serve au mieux la société
humaine et qu'ainsi elle soit une louange de Dieu.
Dans l'éducation jésuite, le critère
des choix fondamentaux est toujours l'adéquation à la finalité
ultime: former des personnalités spirituellement et matériellement
disposées à travailler à la construction d'un monde
qui vit les valeurs évangéliques et dont l'horizon est le
royaume de Dieu.
|
| II. Les
objectifs |
| |
Trois objectifs essentiels se dégagent de l'ensemble des règles
de la ratio studiorum : former au discernement, au désir et à
l'action.
L'enjeu d'une formation au discernement
critique est celui du rapport à la vérité. L'éducation
jésuite a toujours valorisé la recherche sans préjugé
défavorable. Il s'agit de développer un esprit d'ouverture
sans crédulité: le bien, le juste, le vrai ne vont pas de
soi. Dans l'ordre du savoir comme dans celui des relations ou de l'organisation
sociale, il s'agit toujours de peser le pour et le contre, de réfléchir,
d'analyser. Cet aspect de la formation qui consiste à donner le
goût de chercher la vérité est à la fois un
acte de confiance en la raison humaine et un acte de foi en Dieu qui se
révèle présent en toute chose.
Il ne suffit pas de seulement devenir
réceptif aux valeurs. Il faut encore être capable de s'engager
à leur service. C'est ici que la formation jésuite intervient
pour aider chacun à développer sa liberté en dépassant
les obstacles de son histoire personnelle et en faisant fructifier ses
talents propres. Aider à désirer, c'est mettre en oeuvre,
éducativement tout ce qui permettra à quelqu'un d'aller
toujours plus loin dans l'épanouissement de sa personnalité
dans le service des autres.
Mais la reconnaissance des valeurs
et le désir de s'engager pour les mettre au service de la société
implique l'aptitude à une action efficace. La ratio studiorum accorde
une place primordiale à l'entraînement pour une action "utile
au prochain" et, à ce titre, vérifiable au-dehors du
collège, soumise au verdict de la vie sociale. La volonté
est de placer les apprentissages au service de la vie de la cité.
Ces objectifs de formation ne peuvent
évidemment être atteints que par le déploiement d'actions
pédagogiques particulières. Citons-en quelques unes.
|
| III. Au service de
ces objectifs: quelques règles héritées de la pédagogie
jésuite |
| |
1.
N'envisager aucun apprentissage sans rechercher le temps nécessaire
à y consacrer en fonction de l'apprenant et de l'objet à
apprendre
|
| |
|
La ratio studiorum accordait une importance extrême
à la "répartition du temps". L'idée est
que chacun doit, à la fois, trouver son rythme d'apprentissage
et être éduqué à l'emploi de son temps.
Concrètement, cela doit nous
conduire à veiller à mesurer et à respecter les durées
indispensables à la compréhension des données par
chacun, à la réalisation indispensable des exercices, au
bon choix des moments pour la théorie et la pratique, à
la longueur des périodes d'enseignement. Pourquoi ne pas faire
travailler les élèves dans des groupes au rythme différent?
Pourquoi ne pas ménager des plages temporelles tantôt longues
tantôt réduites selon les types d'activités: enseignement,
applications, révision, etc? Pourquoi ne pas prévoir des
semaines spécialisées: diagnostic, révision, intégration,
... ?
|
| |
2. Faire de la
classe un terrain d'entraînement et de créativité
|
|
| |
|
La ratio studiorum abonde en consignes visant l'activité
des élèves et la réalisation d'uvres concrètes.
Le respect de cette règle nous conduit à la mise en oeuvre
de ce que Louis Legrand appelle la pédagogie ~ ( alternance d'exposés,
de moments d'interaction des élèves, de moments personnalisés
à l'usage d'élèves en difficulté), la pédagogie
diversifiée ( les enseignants collaborent, se rendent complémentaires
les uns des autres et présentent aux élèves des modes
d'approches différents ), la pédagogie différenciée
qui fait varier les lieux, les groupements d'élèves, et
... les durées.
Dans cette perspective d'entraînement,
la ratio studiorum mettait en évidence l'émulation. Il s'agissait
à la fois de constituer des équipes équilibrées
relationnellement et intellectuellement au sein desquelles se développaient
la coopération, la complémentarité et le soutien
et mutuel. Pourquoi aujourd'hui ne pas développer ces exercices
de coopération par le biais de formules de parrainages, de travaux
collectifs, de productions créatrices communes?
Viser cette créativité
implique sans doute aussi aujourd'hui que soient mises en place des activités
d'intégration au sein d'une discipline et entre disciplines diverses
(interdisciplinarité). C'est par la conjonction, l'articulation
et la conjonction d'apprentissages partiels que l'on arrive à la
production d"'objets" complexes.
|
|
| |
3. Aborder les
apprentissages par le biais de l'analyse critique
|
| |
|
Il s'agit ici de rejoindre l'objectif de formation
au discernement. La ratio studiorum prône la pratique intellectuel
de défense et de critique des "thèses" en vogue
à l'époque. Aujourd'hui, cet objectif passe par le développement
des savoirs à haute capacité d'analyse critique. n s'agit
de mieux connaître le monde dans lequel on vit sur le plan des relations
de pouvoir où vérité et erreur, justice et injustice,
dignité et indignité se mêlent souvent. Concrètement,
nous pourrions développer davantage des outils d'analyse socio-économico-politique
de décodage idéologique des textes. Nous avons à privilégier
l'apprentissage de l'argumentation, à aborder les sciences comme
"constructions" plutôt que comme manifestations évidentes
du réel. |
| |
4. Joindre
l'évaluation externe à l'évaluation interne
|
| |
|
Dans la perspective de la ratio studiorum, le collège
n'est pas une maison d'études et encore moins un pur "centre
scolaire". C'est un espace public, disponible pour la formation des
personnes, dans leurs diverses composantes, au-delà des élèves
qui sont accueillis quotidiennement. La vieextérieure doit pénétrer
au maximum dans le collège et celui-ci doit rendre des services
à la cité. Le "jugement" des destinataires est
déjà une forme d'évaluation "vérité".
Dans cette optique, il est intéressant d'articuler
les activités d'apprentissage des élèves avec des
initiatives adressées aux personnes extérieures: cours d'alphabétisation
ou écoles des devoirs organisés par les élèves
eux-mêmes, théâtres, conférences, expositions.
Le lien de ces activités avec l'évaluation
a toujours été étroit dans les collèges. L'évaluation
y est clairement ordonnée à la recherche de moyens de progresser
dans l'efficacité. La ratio studiorum a aussi recours aux exercices
d' autoévaluation et de coévaluation ( les élèves
corrigent les copies les uns des autres et s'aident à s'améliorer
). On fait aussi largement appel à des examinateurs extérieurs.
D'une part, on soumettait les travaux des élèves à
des personnes n'appartenant pas au collège ou, au moins, n'étant
pas professeurs des élèves examinés, d'autre part,
on exposait ces travaux aux regards du public qui, fréquentant
le collège, y était invité à juger des productions
des élèves.
Cette orientation vers l'extérieur peut être
concrétisée aujourd'hui autant qu'autrefois. Par exemple,
en multipliant la participation aux championnats, olympiades, etc. fi
ne s'agit évidemment pas de développer par là l'esprit
de "compétition" au sens étroit et moderne du
marché contemporain mais au contraire de s'exposer, avec les autres
au jugement critique extérieur dans le but, de se perfectionner.
Quant au recours à des personnes externes, pour leur demander de
juger du travail des élèves, il serait sans doute très
bénéfique de le développer aujourd'hui: ce serait,
pour les élèves eux-mêmes, un éclairage nouveau
et une motivation supplémentaire.
|
| |
5. Louer et punir comme il
faut
|
| |
|
Il vaut la peine de citer textuellement un extrait de la
ratio studiorum sur ce point: " Rien ne maintient mieux la discipline
que l'observance des règles ... et ce qu'on y dit des études
... Le principal souci du professeur sera donc que les élèves
observent le contenu de leurs règles. On l'obtient plus facilement
par l'espoir d'un honneur ... En guise de punition, il sera utile d'ajouter
aux tâches quotidienne, des exercices ... (mais) le maître
s'abstiendra totalement d'infliger une insulte... il n'appellera personne
autrement que par son prénom ou son nom ... " (363-364).
La position adoptée par la ratio concernant
la discipline est caractéristique: le principe est que c'est à
partir des exigences et de la rigueur du métier d'étudiant
que l'ensemble du comportement - en-dehors de l'École - peut être
ordonné. Dans la logique d'une formation unifiée de la personne
et dans la mesure où la compétence est au service de l'action
et du bien commun, bien étudier ne peut conduire qu'à bien
vivre avec les autres.
Nous pourrions en retenir qu'il vaudrait la peine, aujourd'hui,
d'expérimenter les effets sur le comportement global des jeunes,
d'une rigueur accrue des exigences d'études dont on indiquerait
évidemment le sens et la portée.
Observons encore combien "punir" s'accomplit
toujours dans le respect des personnes et va de pair avec son contraire:
"louer".
La ratio recommande de mettre en valeur les qualités
des élèves. Leur histoire personnelle doit être prise
en compte pour qu'ils puissent développer leurs talents et écrire
leur propre histoire. Le maître, dit le texte, doit être plus
disposé à louer qu'à blâmer. C'est la "sollicitude
personnelle" ou la "cura personalis" tellement caractéristique
de la pédagogie jésuite.
Jean-Paul Laurent
Août 2002
|