Journée des nouveaux professeurs des collèges et institus jésuites

Mardi 01 octobre 2002

Une journée au "Grenier" de l'Arsenal des Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix, Namur

 

Modernité de la pégagogie jésuite

par Jean-Paul Laurent s.J.

 

Plan du document

  N'envisager aucun apprentissage sans rechercher le temps nécessaire à y consacrer en fonction de l'apprenant et de l'objet à apprendre
  Faire de la classe un terrain d'entraînement et de créativité
  Aborder les apprentissages par le biais de l'analyse critique
  Joindre l'évaluation externe à l'évaluation interne
  Louer et punir comme il faut


I. La finalité
 


Dans la perspective de l'éducation jésuite, la pédagogie est à la fois un moyen et une partie d'un ambitieux projet de formation de personnalités.

Les collèges ont été mis en place pour former des acteurs efficaces de transformation de la société (X. Rousseaux, "Les collèges, instruments culturels pour un temps de crise ?" dans Ph. Bacq et alii, Les collèges jésuites d'hier à demain. Bruxelles, Lumen Vitae, 1994, pp. 59-73). Dans le langage théologique des formateurs, il s'agissait de permettre à chacun de concevoir sa place dans la création et d'œuvrer à son avènement, à son développement, à sa bonne orientation et, finalement, à son salut.

Dans cette optique, être apte à s'engager profondément au service de la société était jugé très important à l'époque de la création des collèges. Cette importance découlait directement de ce qui fait le cœur de la spiritualité jésuite: les exercices spirituels. Les pratiquer, c'est chercher à orienter sa vie "vers la fin pour laquelle l'homme est créé" : louer et respecter le Dieu Créateur, c'est-à-dire se mettre au service de la création, s'engager pour une société meilleure, plus juste, plus fraternelle et de participer ainsi à l'œuvre rédemptrice de Dieu.

Le terme de finalité est capital pour comprendre l'éducation jésuite. Le "règlement des études" (ratio studiorum) qui constitue la synthèse du dispositif d'éducation jésuite, élaborée en1599, est très hiérarchisé: les apprentissages s'intègrent dans des objectifs pédagogiques, les objectifs sont ordonnés à la formation de la personne dans toutes ses dimensions et cette formation elle-même veut aider chacun à "ordonner sa vie",c'est-à-dire à l'organiser de telle façon qu'elle serve au mieux la société humaine et qu'ainsi elle soit une louange de Dieu.

Dans l'éducation jésuite, le critère des choix fondamentaux est toujours l'adéquation à la finalité ultime: former des personnalités spirituellement et matériellement disposées à travailler à la construction d'un monde qui vit les valeurs évangéliques et dont l'horizon est le royaume de Dieu.

II. Les objectifs
 


Trois objectifs essentiels se dégagent de l'ensemble des règles de la ratio studiorum : former au discernement, au désir et à l'action.

L'enjeu d'une formation au discernement critique est celui du rapport à la vérité. L'éducation jésuite a toujours valorisé la recherche sans préjugé défavorable. Il s'agit de développer un esprit d'ouverture sans crédulité: le bien, le juste, le vrai ne vont pas de soi. Dans l'ordre du savoir comme dans celui des relations ou de l'organisation sociale, il s'agit toujours de peser le pour et le contre, de réfléchir, d'analyser. Cet aspect de la formation qui consiste à donner le goût de chercher la vérité est à la fois un acte de confiance en la raison humaine et un acte de foi en Dieu qui se révèle présent en toute chose.

Il ne suffit pas de seulement devenir réceptif aux valeurs. Il faut encore être capable de s'engager à leur service. C'est ici que la formation jésuite intervient pour aider chacun à développer sa liberté en dépassant les obstacles de son histoire personnelle et en faisant fructifier ses talents propres. Aider à désirer, c'est mettre en oeuvre, éducativement tout ce qui permettra à quelqu'un d'aller toujours plus loin dans l'épanouissement de sa personnalité dans le service des autres.

Mais la reconnaissance des valeurs et le désir de s'engager pour les mettre au service de la société implique l'aptitude à une action efficace. La ratio studiorum accorde une place primordiale à l'entraînement pour une action "utile au prochain" et, à ce titre, vérifiable au-dehors du collège, soumise au verdict de la vie sociale. La volonté est de placer les apprentissages au service de la vie de la cité.

Ces objectifs de formation ne peuvent évidemment être atteints que par le déploiement d'actions pédagogiques particulières. Citons-en quelques unes.

III. Au service de ces objectifs: quelques règles héritées de la pédagogie jésuite
 


1. N'envisager aucun apprentissage sans rechercher le temps nécessaire à y consacrer en fonction de l'apprenant et de l'objet à apprendre

   

La ratio studiorum accordait une importance extrême à la "répartition du temps". L'idée est que chacun doit, à la fois, trouver son rythme d'apprentissage et être éduqué à l'emploi de son temps.

Concrètement, cela doit nous conduire à veiller à mesurer et à respecter les durées indispensables à la compréhension des données par chacun, à la réalisation indispensable des exercices, au bon choix des moments pour la théorie et la pratique, à la longueur des périodes d'enseignement. Pourquoi ne pas faire travailler les élèves dans des groupes au rythme différent? Pourquoi ne pas ménager des plages temporelles tantôt longues tantôt réduites selon les types d'activités: enseignement, applications, révision, etc? Pourquoi ne pas prévoir des semaines spécialisées: diagnostic, révision, intégration, ... ?

 


2. Faire de la classe un terrain d'entraînement et de créativité

 
   

La ratio studiorum abonde en consignes visant l'activité des élèves et la réalisation d'œuvres concrètes. Le respect de cette règle nous conduit à la mise en oeuvre de ce que Louis Legrand appelle la pédagogie ~ ( alternance d'exposés, de moments d'interaction des élèves, de moments personnalisés à l'usage d'élèves en difficulté), la pédagogie diversifiée ( les enseignants collaborent, se rendent complémentaires les uns des autres et présentent aux élèves des modes d'approches différents ), la pédagogie différenciée qui fait varier les lieux, les groupements d'élèves, et ... les durées.

Dans cette perspective d'entraînement, la ratio studiorum mettait en évidence l'émulation. Il s'agissait à la fois de constituer des équipes équilibrées relationnellement et intellectuellement au sein desquelles se développaient la coopération, la complémentarité et le soutien et mutuel. Pourquoi aujourd'hui ne pas développer ces exercices de coopération par le biais de formules de parrainages, de travaux collectifs, de productions créatrices communes?

Viser cette créativité implique sans doute aussi aujourd'hui que soient mises en place des activités d'intégration au sein d'une discipline et entre disciplines diverses (interdisciplinarité). C'est par la conjonction, l'articulation et la conjonction d'apprentissages partiels que l'on arrive à la production d"'objets" complexes.

 
 
3. Aborder les apprentissages par le biais de l'analyse critique
    Il s'agit ici de rejoindre l'objectif de formation au discernement. La ratio studiorum prône la pratique intellectuel de défense et de critique des "thèses" en vogue à l'époque. Aujourd'hui, cet objectif passe par le développement des savoirs à haute capacité d'analyse critique. n s'agit de mieux connaître le monde dans lequel on vit sur le plan des relations de pouvoir où vérité et erreur, justice et injustice, dignité et indignité se mêlent souvent. Concrètement, nous pourrions développer davantage des outils d'analyse socio-économico-politique de décodage idéologique des textes. Nous avons à privilégier l'apprentissage de l'argumentation, à aborder les sciences comme "constructions" plutôt que comme manifestations évidentes du réel.
 
4. Joindre l'évaluation externe à l'évaluation interne
   

Dans la perspective de la ratio studiorum, le collège n'est pas une maison d'études et encore moins un pur "centre scolaire". C'est un espace public, disponible pour la formation des personnes, dans leurs diverses composantes, au-delà des élèves qui sont accueillis quotidiennement. La vieextérieure doit pénétrer au maximum dans le collège et celui-ci doit rendre des services à la cité. Le "jugement" des destinataires est déjà une forme d'évaluation "vérité".

Dans cette optique, il est intéressant d'articuler les activités d'apprentissage des élèves avec des initiatives adressées aux personnes extérieures: cours d'alphabétisation ou écoles des devoirs organisés par les élèves eux-mêmes, théâtres, conférences, expositions.

Le lien de ces activités avec l'évaluation a toujours été étroit dans les collèges. L'évaluation y est clairement ordonnée à la recherche de moyens de progresser dans l'efficacité. La ratio studiorum a aussi recours aux exercices d' autoévaluation et de coévaluation ( les élèves corrigent les copies les uns des autres et s'aident à s'améliorer ). On fait aussi largement appel à des examinateurs extérieurs. D'une part, on soumettait les travaux des élèves à des personnes n'appartenant pas au collège ou, au moins, n'étant pas professeurs des élèves examinés, d'autre part, on exposait ces travaux aux regards du public qui, fréquentant le collège, y était invité à juger des productions des élèves.

Cette orientation vers l'extérieur peut être concrétisée aujourd'hui autant qu'autrefois. Par exemple, en multipliant la participation aux championnats, olympiades, etc. fi ne s'agit évidemment pas de développer par là l'esprit de "compétition" au sens étroit et moderne du marché contemporain mais au contraire de s'exposer, avec les autres au jugement critique extérieur dans le but, de se perfectionner. Quant au recours à des personnes externes, pour leur demander de juger du travail des élèves, il serait sans doute très bénéfique de le développer aujourd'hui: ce serait, pour les élèves eux-mêmes, un éclairage nouveau et une motivation supplémentaire.

 


5. Louer et punir comme il faut

   

Il vaut la peine de citer textuellement un extrait de la ratio studiorum sur ce point: " Rien ne maintient mieux la discipline que l'observance des règles ... et ce qu'on y dit des études ... Le principal souci du professeur sera donc que les élèves observent le contenu de leurs règles. On l'obtient plus facilement par l'espoir d'un honneur ... En guise de punition, il sera utile d'ajouter aux tâches quotidienne, des exercices ... (mais) le maître s'abstiendra totalement d'infliger une insulte... il n'appellera personne autrement que par son prénom ou son nom ... " (363-364).

La position adoptée par la ratio concernant la discipline est caractéristique: le principe est que c'est à partir des exigences et de la rigueur du métier d'étudiant que l'ensemble du comportement - en-dehors de l'École - peut être ordonné. Dans la logique d'une formation unifiée de la personne et dans la mesure où la compétence est au service de l'action et du bien commun, bien étudier ne peut conduire qu'à bien vivre avec les autres.

Nous pourrions en retenir qu'il vaudrait la peine, aujourd'hui, d'expérimenter les effets sur le comportement global des jeunes, d'une rigueur accrue des exigences d'études dont on indiquerait évidemment le sens et la portée.

Observons encore combien "punir" s'accomplit toujours dans le respect des personnes et va de pair avec son contraire: "louer".

La ratio recommande de mettre en valeur les qualités des élèves. Leur histoire personnelle doit être prise en compte pour qu'ils puissent développer leurs talents et écrire leur propre histoire. Le maître, dit le texte, doit être plus disposé à louer qu'à blâmer. C'est la "sollicitude personnelle" ou la "cura personalis" tellement caractéristique de la pédagogie jésuite.

Jean-Paul Laurent
Août 2002



Document mis à jour le 4/08/03